Association Nationale de Défense des Victimes de l'Amiante

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Prévention

10 janvier 2012

- Exposition à l’amiante dans le BTP : les leçons d’une campagne de mesures sur les chantiers : "Au vu des résultats, la protection des travailleurs est un sujet de préoccupation"
- Ce qu’il faut savoir : classification des fibres, toxicité, méthodes de mesures, valeurs limites actuelles, Attention !
- Amiante en milieu professionnel : la réglementation va changer. Comment protéger efficacement les salariés ?


Exposition à l’amiante dans le BTP, les leçons d’une campagne de mesures sur les chantiers

De novembre 2009 à novembre 2010 a eu lieu une campagne de mesures de l’exposition professionnelle à l’amiante sur des chantiers, en situation réelle de travail.

Conformément aux recommandations du rapport de l’Afsset* sur les fibres courtes (FCA) et les fibres fines d’amiante (FFA), les mesures ont été réalisées en microscopie électronique à transmission analytique (META), une méthode qui identifie avec précision la nature et le type de fibres repérées.

Anita Romero-Hariot est expert et conseiller technique à l’INRS, spécialiste de l’amiante. Elle tire les leçons de cette campagne.

"Au vu des résultats, la protection des travailleurs est un sujet de préoccupation"

Quels étaient les objectifs de cette campagne de mesures ?

Anita Romero-Hariot : le rapport de l’Afsset préconisait que les mesures
en milieu professionnel soient réalisées par la méthode META.

Nous voulions tester la faisabilité de cette méthode utilisée jusqu’ici en environnement intérieur dans les bâtiments pour des niveaux d’exposition souvent très inférieurs.

Nous voulions aussi acquérir des nouvelles données sur la répartition granulométrique des fibres d’amiante en milieu professionnel.

Certains résultats vous ont-ils surpris ?

Oui, la proportion de fibres fines dans un nuage de poussières d’amiante était évaluée à 5,6% dans le rapport de l’Afsset. Nous en avons trouvé 17% ! Ces mesures nous ont permis de mieux prendre en compte le vieillissement et la dégradation de certains matériaux contenant de l’amiante.

Nous voulions aussi évaluer l’impact de techniques agressives susceptibles de libérer de grandes quantités de fibres, telles que l’utilisation de matériels à haute pression pour retirer des peintures ou des mortiers contenant de l’amiante lié.

Nous voulions enfin voir si certaines techniques appliquées à certains matériaux ne devaient pas être proscrites.

Comment avez-vous sélectionné les chantiers et les situations de travail ?

En fonction de leur représentativité. Nous avions défini une typologie des chantiers et des situations de travail les plus fréquentes.

Nous avons ainsi pu repérer les matériaux et les techniques les plus émissifs de fibres d’amiante.

Ainsi pour des interventions sur des plâtres amiantés par rectification et ponçage, nous avons relevé des niveaux moyens d’empoussièrement de 20 000 à 60 000 fibres par litre (fibres OMS + FFA).

En prenant en compte le facteur de protection des équipements de protection individuels (EPI), on arrive à des niveaux moyens de 124 fibres par litre avec des valeurs maximales de 240 fibres par litre.

On est alors bien au-dessus des 100 fibres par litre...

En effet, les taux d’empoussièrement moyens sont déjà à la limite de la capacité des protections respiratoires individuelles, si l’on garde une valeur limite d’exposition professionnelle (VLEP) de 100 fibres par litre. Ils seraient très supérieurs à la VLEP si celle-ci était abaissée à 10 fibres par litre, comme les pouvoirs publics l’ont annoncé.

Ce sont des résultats inquiétants.

La question de la protection des travailleurs est effectivement un sujet de préoccupation.

Au vu de ces résultats une nouvelle étude sur les facteurs de protection des masques doit être menée dans les mois qui viennent Les données disponibles reposent sur des anciennes mesures en microscopie optique à contraste de phase (MOCP). Elles doivent être réactualisées. Il faut prendre en compte non seulement l’efficacité du filtre, mais aussi l’adaptation du masque au visage en situation de travail. On sait que l’étanchéité est moins bonne en situation de travail réelle d’un salarié que sur un visage factice immobile.

Quels types de protections respiratoires ont été utilisés durant cette campagne ?

Une large gamme d’équipements a été utilisée : demi-masque à ventilation libre, demi-casque THP3, masque complet à ventilation assistée, masque à adduction d’air…

Les deux derniers modèles, les plus efficaces, ont été utilisés dans plus de 80% des cas.

On peut regretter l’absence de mesures simultanées sur les mêmes situations de travail par les deux méthodes (META et MOCP). Cela aurait permis une comparaison.

En effet, mais le ministère ne disposait pas d’un budget suffisant. Il a choisi de privilégier les mesures en META. Il a été demandé aux laboratoires de conserver les filtres. L’INRS pourra reprendre plus tard ces filtres pour des analyses en MOCP.

Dans l’immédiat on a comparé des situations de travail analogues à partir de la base de données SCOLA (5000 mesures en MOCP). Les résultats varient avec les niveaux d’empoussièrement :

Entre 10 et 100 fibres par litre en MOCP les résultats des deux méthodes sont sensiblement équivalents.

Au-dessus de 100 fibres, le nombre de fibres (OMS + FFA) mesuré en META est toujours supérieur au nombre de fibres mesuré en MOCP.

Ces résultats devraient conduire à réévaluer les techniques utilisées dans le bâtiment.

Oui, tant que les équipements de protection n’auront pas été réévalués, il serait prudent de recommander aux professionnels de s’abstenir d’utiliser certaines techniques très émissives et de rendre certains matériels inaccessibles au public.

Cela ne devrait pas nécessairement conduire à les proscrire définitivement (leur utilisation pourrait par exemple être admise en espace confiné sans présence humaine).

Il faut aussi améliorer la qualité du repérage avant travaux.

Quelle a été la qualité des mesures d’empoussièrement ?

Assez inégale. Nous avons rencontré des difficultés avec certains labos pourtant agréés, dont les résultats comportaient des erreurs et révélaient un manque de rigueur dans les méthodes de contrôle.
C’est pourquoi nous avons proposé qu’un module de formation obligatoire soit intégré dans les accréditations.

La fiabilité des mesures est la condition de toute évaluation des risques. Sans évaluation rigoureuse, il ne saurait y avoir de véritable prévention.

* Agence française pour la santé et la sécurité du travail et de l’environnement

** Organisée par l’Institut National de recherche et de sécurité (INRS), la Direction générale du travail (DGT), le laboratoire des particules inhalées (LEPI), la caisse nationale d’assurance maladie (CNAM-TS) et le syndicat professionnel SYRTA


Ce qu’il faut savoir

CLASSIFICATION DES FIBRES

  Fibres
OMS
Fibres fines
FFA
Fibres courtes
FCA
Longueur Supérieure à
5 microns
Supérieure à
5 microns
Inférieure à
5 microns
Diamètre compris entre 0,2
et 0,5 microns
Compris entre 0,01
et 0,2 microns
Inférieur à
3 microns
Rapport
Longueur/
Diamètre
Supérieur à
3
  Supérieur à
3

Dans un nuage de poussières d’amiante, il y a en moyenne 68% de fibres courtes, 17% de fibres fines et 15% de fibres OMS. Ces proportions peuvent varier.

TOXICITE

Les conclusions du rapport publié par l’Agence française pour la sécurité dans l’environnement et au travail (Afsset) en 2009 :
- Fibres OMS : effet cancérogène avéré
- Fibres fines d’amiante (FFA) : effet cancérogène avéré
- Fibres courtes d’amiante (FCA) : l’existence d’un effet cancérogène n’est pas démontrée mais ne peut être écartée. L’application du principe de précaution est recommandée

METHODES DE MESURES

- MOCP (microscopie optique à contraste de phase)
Méthode de mesure utilisée jusqu’à présent pour l’évaluation de l’empoussièrement en milieu professionnel. Ne permet pas de repérer les fibres d’un diamètre inférieur à 0,2 microns. Ne permet pas de distinguer les fibres d’amiante des autres fibres.

- META (microscopie électronique à transmission analytique) : Méthode utilisée pour les mesures d’empoussièrement dans les bâtiments. Plus précise que la MOCP, elle permet d’identifier toutes les catégories de fibres d’amiante.

Quand on a des mesures en MOCP, il n’existe pas de règle simple permettant de les convertir en META. Les variations sont importantes : Il a été proposé de multiplier par un facteur allant de 1,7 à 4. Dans certains il peut aller jusqu’à 30 (rapport Afsset)

VALEURS LIMITES ACTUELLES

En milieu de travail : 100 fibres par litre en MOCP sur une heure
Dans les bâtiments : 5 fibres par litre en META

ATTENTION !

La valeur limite d’exposition est une donnée réglementaire (elle définit le niveau d’empoussièrement qu’un employeur ou un propriétaire ne doit pas dépasser) et non une donnée médicale.

Pour l’amiante comme pour d’autres cancérogènes il n’existe pas de seuil en dessous duquel on pourrait être sûr qu’il n’y a aucun risque de maladie.


Amiante en milieu professionnel :
la réglementation va changer.

En novembre dernier les ministères de l’Ecologie et du Travail ont annoncé de nouvelles mesures de prévention du risque amiante en milieu de travail :

C’est la microscopie électronique qui sera utilisée pour contrôler les niveaux d’empoussièrement (META).

La valeur limite d’exposition (VLEP) sera fixée à 100 fibres par litre (en META), puis descendra à 10 fibres par litre dans trois ans.

La dualité amiante friable / non friable sera supprimée du Code du Travail.

La certification des entreprises sera étendue à toutes les activités de retrait et d’encapsulage de matériaux qui contiennent de l’amiante

L’efficacité des protections individuel-les et collectives ainsi que leurs conditions d’utilisation seront vérifiées en tenant compte des niveaux d’empoussièrement.

Dans l’attente des nouvelles dispositions la Direction générale du travail « recommande une élévation des niveaux de prévention à mettre en œuvre sur les chantiers selon le guide ED 6091 de l’INRS récemment réactualisé ». *

Comment protéger efficacement les salariés ?

Les résultats des mesures par META sur les chantiers amiante sont inquiétants. L’importance des niveaux d’empoussièrement pose aux préventeurs des questions, dont certaines restent à ce jour sans réponse.

Le gouvernement a annoncé son intention de fixer début 2012 la valeur limite d’exposition en milieu professionnel (VLEP) à 100 fibres par litre en META et de l’abaisser à 10 fibres par litre en 2015.

Or l’utilisation de certaines techniques sur des matériaux comme le plâtre amianté génère des niveaux d’empoussièrement moyens dépassant les 100 fibres par litre en META !

Comme le reconnaît la Direction générale du travail elle-même, « pour les situations de retrait les plus émissives (empoussièrement égal ou supérieur à 25 000 fibres par litre) les moyens de prévention habituels ne permettent pas, dans l’état actuel de la technique, de garantir le respect de la VLEP de 0,1 fibre par centimètre cube sur une heure prévue par le code du travail » *

Ce constat alarmant confronte les préventeurs à des questions graves, urgentes et incontournables.

Quelles techniques
utiliser pour quels matériaux ?

Interdire ces techniques jusqu’à nouvel ordre, différer certains travaux, repenser dans certains cas le choix entre retrait et encapsulage, utiliser chaque fois que possible des modes opératoires mécanisés sans présence humaine…

Le risque est maintenant identifié. Il faut prendre des mesures immédiates si l’on veut éviter de mettre les opérateurs en danger, mais aussi fixer un plan de travail à long terme pour élaborer et perfectionner des solutions techniques.

Quelle efficacité
pour les protections
individuelles ?

On ne fera pas non plus l’économie d’une réévaluation de l’efficacité des masques existants sur le marché.

Les coefficients de protection avaient été fixés sur la base de mesures en laboratoire réalisées en microscopie optique sur des mannequins.
L’évaluation devrait être refaite en microscopie électronique, en prenant en compte la protection réelle de l’opérateur en situation de travail.

Pourquoi attendre
3 ans pour passer à 10 fibres par litre ?

Dans l’attente de la sortie des nouveaux textes la Direction générale du travail « recommande une élévation des niveaux de prévention à mettre en œuvre ».

L’expérience montre que les employeurs ne prennent des mesures de prévention que lorsque la loi les y oblige. Si l’on fixe un délai de trois ans assorti de simples recommandation, la plupart attendront le dernier moment pour se mettre en règle. Ils n’anticiperont pas.

Il importe donc de raccourcir le délai de passage à une VLEP de 10 fibres par litre en microscopie électronique, quitte à adopter une démarche spécifique pour les situations à très haut risque identifiées par la récente campagne de mesures.

* Circulaire de la DGT du 23 novembre 2010 (mesures à mettre en œuvre en matière de prévention de l’exposition)


Articles tirés du Bulletin de l’Andeva NO 38 (janvier 2012)